On ne peut qu’être étonné devant la capacité du poète de Mon pays que voici (rééd. Mémoire d’encrier, 2007) à renouveler son imaginaire et sa poétique. L’ouvrage de poésie Une phrase lente de violoncelle est symptomatique de la vitalité d’une poétique qui ne cesse de muer d’un espace à un autre, du territoire habité, à présenter et à défendre à une traversée musicale : de l’enfance à la femme aimée, de la revendication politique à l’épure de la phrase. Anthony Phelps est ce musicien-poète qui revisite la fable de l’enfance.
Images fortes, métaphores audacieuses, évocation féérique des jeux de l’enfance : tout est prétexte pour revenir à l’enfance chérie de la terre natale. « J’étais cet enfant qui traversait les songes à gué.» Le temps bascule dans le regard de cet enfant dont l’index avait le pouvoir de réinventer le monde. Magicien, visionnaire, de cette partition longue, la voix de Phelps est en dessous modulant chaque mot.
Le parti-pris du lyrisme est encore une fois présent, et la tentative (ou le besoin) de nommer le pays de l’enfance. La poésie de Phelps, comme toute grande poésie, offre une sensation d’intemporalité et de dépaysement. Originale, singulière, elle est la représentation d’un retour vers un lieu et un temps mensongers. C’est pourquoi le langage bascule dans le conte, pour convoquer l’impossibilité, l’effacement de soi, du temps et de l’espace. Et toujours « il était une fois une phrase lente de violoncelle ». Quel surprenant pari pour cet enfant et cet adolescent qui traversent le temps, sans tragédie?
Le poète Phelps nous dit ceci :
« Je vis avec beaucoup d’images de mon enfance, cette période n’est pas un paradis perdu, elle existe toujours dans mon cœur, ce qui me permet de prendre la mesure de toutes ces erreurs qui ont abouti au pays d’aujourd’hui. Chaque fois que je retourne en Haïti, le pays d’hier marche à mes côtés. Cela provoque parfois des comparaisons inopportunes. »
Phelps parcourt la vie et tente de transcrire en mots l’alphabet de cette ville mensongère. Mais, toute tentative de transcription échoue :
« Quand l’écriture devient fumée
l’alphabet fait son mea culpa
et la mathématique se couche
sur des inédits de poussière. »
Comme dans ses précédents livres de poésie, trois axes thématiques se déploient amplement : l’enfance, la femme, le pays. Phelps nous le confirme :
« Effectivement, on retrouve ces trois principaux thèmes dans ma poésie : Le pays avec son élargissement aux autres lieux où j’ai vécu. La femme, non seulement celle qui inspire les poèmes, mais en général. Exemple : mon poème Femme Amérique, célèbre les femmes fondatrices de notre Amérique métisse : la Rouge, la Blanche, l’Asiatique, la Noire, la Métisse. »
Une phrase lente de violoncelle ! Une enfance créole, bercée par l’expérience d’une vie protégée. Anthony Phelps réaffirme le mensonge du pays rêvé. Ce temps d'insouciance en dehors du temps qui rappelle le royaume de l’enfance du jeune Perse. De Pétionville aux domaines du Bois-Debout, on délecte ce vagabondage poétique. Émerveillé.
Rodney Saint-Eloi
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