| Notes de lecture par Yves Chemla
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Moins l’Infini est le roman d’une génération d’écrivains, de poètes et d’artistes, qui a été brusquement confrontée à l’obscur. Il fait revivre le cercle des poètes d’Haïti Littéraire, et de ses proches. C’est quelque peu un roman à clés, dont le lecteur qui connaît Haïti, reconnaîtra aisément les personnages. Ainsi le regretté Émile Ollivier et son épouse, Marie-José. C’est le roman d’un échec douloureux, celui de la lutte politique et armée contre le régime institué par François Duvalier à partir de 1957, particulièrement dans les années 1964-1966, pendant lesquelles le régime atteint le paroxysme de la violence, tétanisant les forces vives, et terrorisant la population.
Le roman raconte quelques semaines de la vie d’une cellule politique du Parti d’Entente Populaire, parti communiste fondé par Jacques Stephen Alexis, lui-même disparu en 1961, animée par des artistes qui manient aussi bien la plume que le cocktail molotov, le colt ou les bâtons de dynamite. L’évocation de la lutte armée commence par une scène dans laquelle la voix de Duvalier est utilisée comme un simulacre, scène qui vaut au lecteur un passage croustillant, où l’ironie le dispute à la revanche symbolique sur les sbires et les sicaires. Mais très rapidement, elle vire à la catastrophe et à la démentification des êtres. Alors qu’une opération visant à assassiner des notables du régime est au dernier moment annulée, l’une des membres du groupe, Paula, la compagne de Marco, est arrêtée alors qu’elle colle des affiches. Elle est torturée sans retenue, et meurt sous les yeux de ses camarades qui ont été plus tard raflés. Mais elle n’a donné aucun nom. Libérés les uns après les autres, ils quittent pour la plupart le pays, poursuivre leurs études ailleurs. Marco, architecte de son état, demeure en Haïti et perd peu à peu la raison. Même si la cellule est lentement reformée, il ne participe plus à la lutte, et s’enferme dans ses cauchemars et un délire de la dévoration : le pays est tout entier absorbé par un trou grandissant, au centre duquel se tient la figure du Président-à-vie. On retrouve ainsi quelques éléments de ce qu’ont vécu eux-mêmes les membres du groupe de poètes d’Haïti Littéraire, et dont la mémoire semble quelque peu se perdre en ce moment. On trouvera ici un texte de Phelps racontant ce moment si important dans les lettres haïtiennes modernes.
Mais il est évident aussi que le roman dépasse ce seul cadre du témoignage, et qu’il s’affirme comme un projet littéraire entier. C’est un roman qui interroge les conditions de la relation, de ce qui fait lien dans une société qui ne parvient pas dans ces années à se renouveler, précisément parce que son récit est bloqué, englouti dans une voie sans issue, et raconté par une voix sans répondant, celle du docteur chef de l’État, dont le portrait a envahi l’espace de la vie quotidienne, dans les casernes et les prisons, certes, mais aussi dans les taxis collectifs. Papa Doc est présent partout, comme une figure hyperréaliste dont le seul portrait du portrait parvient à évoquer l’innommable : « … une photo de l’A-Vie ( …) était épinglée sur la cloison séparant les passagers de la cabine du chauffeur. Il y avait quelque chose d’indéniablement faux dans le personnage que le photographe avait réussi à fixer sur sa pellicule. Le visage gras du Rénovateur, et ses yeux globuleux derrière d’épaisses lunettes de myope, créaient une impression de malaise et de gêne ». Dans les instants qui suivent, c’est bien l’extrait d’un célèbre discours qui retentit dans la cabine, et qui laisse chacun muet : « … car je suis le nouveau drapeau noir et rouge. Je suis immatériel… ». Cette parole capte les énergies, circonscrit étroitement le cheminement de la pensée autonome. Elle est dévoratrice des consciences. Ce sont bien à la fois les conditions du dicible – la possibilité même de raconter une histoire – et celle de la lutte de chaque instant pour demeurer capable de modeler soi-même sa propre conscience, qui constituent le cœur de ce récit qui s’annonce sans cesse comme une anamnèse. Moins l’infini retrouve ainsi la vision stéréoscopique fréquente dans le roman de tradition haïtienne : le personnage perçoit en même temps ce qu’il a sous les yeux, et ce qui est inscrit dans le regard de la mémoire. Au souvenir des pêches miraculeuses rapportées par les goélettes sur le wharf de La Saline, et qui réveille le souvenir de « La ville forte, debout dans le soleil, royale parmi les sabliers », s’est substituée la poussière sale, exhalée par le marécage desséché de ce qui deviendra bientôt un bidonville : « Le royaume de l’enfance, reconstruit un instant derrière les paupières baissées, n’est plus que ruines et misères, servitude et oppression, brutalité et vice (…) Le royaume de l’enfance un instant reconstruit, s’écroule de partout, rongé par une vérole tenace qui l’assiège, le dépouille de son liant, le dévore patiemment ».
Ainsi, lorsque Paula et Marco se rendent dans la maison de Benoît, celui qui rassemble les amis dans sa « Couveuse », Paula demande-t-elle à Marco de rejouer la scène initiale de son arrivée dans le groupe, un an auparavant. Le procédé littéraire paraît transparent : il permet à Marco – et au narrateur – d’offrir au lecteur la galerie de portraits des amis, et de constituer dans le texte comme un théâtre de mémoire, celui d’un moment habituel, brutalement interrompu. Mais dès lors que le procédé amorce le roman, il appartient au registre d’une mise en abyme dont le lecteur finit par se rendre compte qu’elle est généralisée, dans une accumulation de détails qui saturent le texte. Le récit est poreux, et la narration amorcée, est, la plupart du temps, interrompue. Tout son effort est de parvenir à ravauder un temps qui s’effiloche, et part en lambeaux à l’image de ce qui arrive à la société haïtienne, décrite à maintes reprises. Le pouvoir la maintient dans la confusion, et tous ne parviennent à y échapper, et à demeurer dans la voie sûre de la raison. Les personnages, Marco, mais aussi Benoît, le poète, recueillent des chants populaires, des souvenirs des cérémonials du vaudou, des traits culturels, expliqués dans des notes de bas de page, relevant encore une fois, par la présence du créole, le caractère inconditionnellement haïtien du texte, comme le titre le signale. C’est d’une autre façon qu’ici Anthony Phelps déclame son Pays que voici, une face qui est celle des conditions de sa célébration, au lyrisme certes présent, mais mesuré, comme s’il fallait avancer avec précaution dans les décombres de la beauté. Mais sur le moment, la précaution est impossible, tant la dynamique de la confusion altère les êtres.
Ainsi, la seule réponse immédiate à une manifestation particulièrement brutale de la terreur infligée par les macoutes, l’assassinat des membres de la famille Didasse et la mise en feu de leurs cadavres, est l’amour : Paula et Marco se possèdent l’un l’autre dans la lueur de l’incendie, sur la terre labourée par les bottes des soldats, et tentent par là même de résister à l’appel de la haine pure. Paula a encore conscience que la confusion s’empare d’elle, et cette conscience vaut comme une ultime distinction avant le basculement dans l’obscur : « C’est la vie et la mort mêlées, c’est le jour et la nuit qui se battent et s’entre-tuent et nous coulons à pic accrochés l’un à l’autre dans la baie profonde de l’innommable… ». La vision stéréoscopique est encore prolongée sur les lieux mêmes de l’infamie par le retour du chien des Didasse, qui, chaque soir, vient dans les ruines calcinées, hurler à la mort la perte de ses maîtres. Mais chacun recueille en soi le pressentiment du désastre. Quelques instants avant que n’éclatent les coups de feu contre les voisins, Benoît – figure de poète proche de celle de l’auteur lui-même – avait offert ces mots aux amants : « Je ne suis pas enfant de l’hiver / mais nègre comme on est asiatique ou peau rouge / corps solaire et cœur de feu / ma main monte plus loin que ma tête / secouer le ciel de ses oiseaux / car renaîtra le temps de l’Infini / passant du moins au plus / par nos mains en poings bleuies crispées sur la détente (…) ». Pourtant c’est bien l’asymptote négative qui est l’enjeu du roman.
Elle prend chez Marco la forme de la dévoration de la terre sur laquelle il vit : dans la Couveuse abandonnée par Benoît désormais au Canada, un trou a fait son apparition, qui dévore tout le contenu de l’espace autrefois chaleureux : les objets sont absorbés et liquéfiés, les disques, les livres sont comme les objets d’un sacrifice absurde. Marco lui-même devient la proie de terreurs sans nom, et sa conscience est détricotée par l’ascèse de la douleur : les derniers moments, solitaire dans la Couveuse devenue une sorte d’antichambre de l’infini d’un trou noir béant, il se cauchemarde dans une cérémonie organisée par des trous, et il est le coq noir que l’on va sacrifier. Sa dernière visite aura été pour le père Émile, son voisin et oncle de Paula, organisateur discret de la cellule du parti, alors qu’il est occupé à couper avec son sécateur les branches mortes de la plante qui lui ménage de l’ombre. Un autre personnage du groupe, Yves, est aussi évoqué dans sa façon de déparler : depuis son balcon, il tue symboliquement les miliciens qui passent à portée de tir de sa carabine imaginaire. Ce sera le sujet d’un autre roman de Phelps, Mémoires en colin-maillard, paru en 1976.
C’est peu de souligner l’importance de ce roman qui a frappé les contemporains haïtiens, sans doute mis mal à l’aise par le constat d’échec de la lutte armée. Pourtant, ce qu’avec une très grande justesse Phelps analysait, était bien que le mal qui gagnait Haïti était la perte du sens, la démentification généralisée, et surtout la possibilité désormais ouverte et effroyable d’empêcher la subjectivation. Le dispositif narratif qui travaille le texte en est une des marques fécondes : hésitation sur l’origine narrative, passages fréquents du Je au Tu, puis au Nous, puis au Il. Il semble bien qu’il ne se soit pas trompé sur le montage politiquement programmé de cette incertitude. Mais Moins l’Infini est d’abord un très beau roman, âpre et sans concession d’aucune sorte. Il est regrettable, sans doute même inconvenant, qu’il ne soit pas encore ré-édité en France.
Yves Chemla
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